Dans cette série Crépuscules, c’est un regard singulier que pose Duru sur la campagne qui l’environne. Les images sont, pour la plupart, des moments empreints de nostalgie, de mélancolie, de souvenirs, vrais ou inventés. Il y est question de chemins, de champs, de l’équilibre des arbres, de l’inquiétante étrangeté du soir, au bord de l’eau ou en forêt, de la brume, de la nuit envahissante, de matins froids. Aussi, elles sont chargées d’un émoi cherchant à transparaître à travers le flou qui les envahit, dans les traces abstraites gravées lacérant la surface photographique et dans la densité des noirs peints dans lesquels on peut se fondre comme dans la nuit. On devine le besoin de réaliser ces images pour évacuer un trop plein d’émotion. C’est sans aucun doute le sens du travail de Duru.

 

La recherche du minimum de signes présents dans les images floues de Duru me paraît essentielle. “Moins est plus” disait Mies Van der Rohe. Tout détail superflu ne ferait que desservir son propos. Une image floue laisse imaginer beaucoup plus de choses qu’un tableau exécuté avec une extrême netteté. Ce que le détail montre n’intéresse pas Duru, c’est-ce que l’image évoque, ce qu’elle suggère qui le transporte. Fabriquer une image qui raconte une présence, une émotion, qui interroge sans réponse, l’intéresse plus qu’un constat documentaire.

La surenchère technologique n’intéresse pas Duru outre mesure, ni la prouesse technique. La médiocre qualité de l’image enregistrée avec son téléphone, souvent sans même descendre de voiture, lui convient parfaitement. Il a seulement besoin d’un décor comme point de départ pour construire et théâtraliser ses propres scènes. Certaines de ses images sont des collages qui participent à la mise en scène de plusieurs plans réunis pour créer une scène photographique finale. L’image, tirée en un exemplaire unique puis marouflée sur panneau de bois, devient support sur lequel Duru grave et peint. Il crée ainsi des mensonges qui correspondent mieux à ses attentes que des clichés bien nets fixant le réel du paysage quotidien. L’apparition, le recadrage et le post-traitement de l’image sur l’écran d’ordinateur l’excite plus que l’acte de viser juste et au bon moment à travers l’œilleton d’un 24x36. L’ordinateur agit comme un filtre entre le réel et lui, un révélateur et un ajusteur de lumière et d’ombres. Une présence, une silhouette, un mouvement en retrait du soir, c’est tout ce qui intéresse Duru.

Cette présence, c’est au spectateur d’y voir celui ou celle qu’il veut. Pour Duru, ce sont souvent des êtres chers, proches ou disparus, qu’il garde dans son jardin secret d’où naissent ces réminiscences. Je pense que beaucoup de ses images parlent du besoin d’amour et de la peur de la mort. En lisant ces paysages de Duru, on comprend combien l’influence de la lumière et de sa lente disparition sur la nature et sur les corps l’a toujours fasciné.

 

Depuis très longtemps l’image photographique s’impose dans le travail de Duru comme un médium privilégié. En 1982 il peignait sur des films argentiques Kodalith, grands formats tirés de minuscules dessins tracés à la plume sur du buvard. Puis ce fut, dans les années 90, de nombreuses séries de photos, déformées à l’aide d’une photocopieuse, agrandies sur film Kodalith puis envahies de lavis de noir et de couleur. 

Ses oeuvres sont toujours marquées par la pratique du dessin, de la gravure et de la peinture et par son désir d’abstraction de plus en plus présent dans les dernières séries. 

Par-delà ces ambiguïtés entre peinture et photographie, entre le réel et l’invisible, le travail de Duru nous incite à le suivre au-delà de la pénombre imprégnée de ses paysages romantiques.

A. Zomil

Grenoble, mars 2018